Vous arrachez une touffe d’orties ou vous laissez de côté une grande vivace au feuillage terne ? Vous passez peut-être à côté d’un garde-manger pour papillons. La réponse dépend de votre côté de l’Atlantique : au Québec et en Amérique du Nord, c’est l’asclépiade (aussi appelée herbe à la ouate) ; en France et en Europe, c’est l’ortie, la fameuse « mauvaise herbe ».
Ces deux plantes ont un point commun, comme l’explique notre article sur pourquoi les papillons ont besoin de plantes hôtes pour leurs chenilles. Ce sont des plantes hôtes, c’est-à-dire des végétaux sur lesquels les femelles déposent leurs œufs et dont les chenilles se nourrissent. Sans elles, pas de papillons adultes, même si votre jardin déborde de fleurs riches en nectar.
Quelle est cette plante indigène méconnue qui nourrit les chenilles ?
En Amérique du Nord, l’asclépiade est la plante indigène la plus célèbre pour les chenilles du monarque. Cette vivace aux fleurs rose pâle, parfumées, pousse en bord de champs et de routes. Ses graines, munies d’une aigrette soyeuse, ont donné son surnom d’herbe à la ouate. Elle est discrète, souvent confondue avec une herbe quelconque, et pourtant le monarque ne peut pas s’en passer.
En Europe, la situation est différente : l’asclépiade n’est pas une plante indigène. L’espèce commune cultivée chez nous vient d’Amérique du Nord et peut devenir envahissante. Pour nourrir des chenilles locales, la vraie championne est l’ortie dioïque. Elle accueille plusieurs des papillons de jardin les plus connus, et elle le fait gratuitement.
Pourquoi les chenilles ont-elles besoin de plantes hôtes indigènes ?
Dans le cycle de vie d’un papillon (que vous pouvez découvrir en détail avec l’histoire d’une chenille trouvée sur des carottes), l’adulte se nourrit de nectar sur de nombreuses fleurs. La chenille, elle, est beaucoup plus exigeante. Elle a évolué avec une ou quelques plantes seulement, dont elle sait digérer les composés chimiques. Le monarque, par exemple, ne mange que des asclépiades.
Si la plante hôte disparaît d’un secteur, la ponte devient impossible et l’espèce recule, même si les adultes passent encore en migration. C’est l’une des raisons du déclin du monarque, classé espèce menacée dans plusieurs régions. Protéger la biodiversité des papillons passe donc par les chenilles autant que par les fleurs.
Quelles espèces de chenilles accueille-t-elle ?

Voici les principaux visiteurs de chacune des deux plantes, pour vous aider à repérer ce qui vit chez vous.
| Plante hôte | Où elle est indigène | Chenilles accueillies |
|---|---|---|
| Asclépiade commune ou des marais | Amérique du Nord | Monarque, ainsi que quelques papillons de nuit spécialisés comme l’Euchaetes egle |
| Ortie dioïque | Europe | Paon-du-jour, vulcain, petite tortue, carte géographique, robert-le-diable |
L’ortie est ainsi la plante hôte de plusieurs papillons à la fois, ce qui en fait l’un des meilleurs investissements écologiques pour un petit jardin. L’asclépiade, de son côté, soutient moins d’espèces, mais l’une d’elles est devenue le symbole de la conservation.
Comment l’installer et la cultiver au jardin
Semis, plantation et emplacement
L’asclépiade se sème de préférence à l’automne, directement en pleine terre. Ses semences ont besoin du froid de l’hiver pour germer au printemps. Vous pouvez aussi les stratifier quelques semaines au réfrigérateur avant un semis printanier. Choisissez un endroit ensoleillé, au sol plutôt pauvre et bien drainé, et soyez patient : la floraison arrive souvent la deuxième année.
Pour une plate-bande, préférez l’asclépiade des marais (Asclepias incarnata) ou l’asclépiade tubéreuse, plus sages que l’asclépiade commune qui se propage par ses rhizomes. Au Québec, la floraison s’étale de juin à août, et la ponte du monarque suit de près, de la fin juin à la fin de l’été.
L’ortie, elle, n’a besoin d’aucun soin. Laissez-en une touffe dans un coin mi-ombragé, de préférence au soleil du matin, à l’écart des allées. Les pontes ont lieu d’avril à septembre, avec plusieurs générations. Fauchez la moitié de la touffe en juin : les repousses tendres attirent encore les femelles en été.
Québec ou France : ne plantez pas la mauvaise espèce
Au Québec, semez des asclépiades indigènes pour le monarque. En France, ne plantez pas d’asclépiade commune : elle est exotique, parfois envahissante, et le monarque ne s’y reproduit pas de façon régulière. Une touffe d’ortie fera bien mieux l’affaire.
Aménager un îlot accueillant pour les papillons
Une plante hôte seule ne suffit pas à fidéliser les papillons. Pensez à un îlot pour monarques ou pour papillons : un carré de 2 à 3 mètres carrés suffit. Placez la plante hôte au centre ou en lisière, entourée de fleurs à nectar étalées sur toute la saison, comme les échinacées, les eupatoires, les verges d’or au Québec, ou les buddleias, l’origan et les scabieuses en Europe.
Ajoutez un peu d’abri : une haie basse, un tas de feuilles mortes, un coin de pelouse non tondu. Les chrysalides et les chenilles en diapause y passent l’hiver. Évitez les insecticides, même dits naturels : certains produits à base de bactéries détruisent aussi les chenilles que vous voulez accueillir.
Enfin, la science citoyenne vous offre un rôle utile. Signalez vos observations de chenilles, d’œufs et d’adultes sur les plateformes de suivi régionales. Ces données aident les chercheurs à suivre la migration du monarque et l’état des populations de papillons.
Les idées reçues : mauvaise herbe, toxicité et précautions

Le terme « mauvaise herbe » ne dit rien de l’utilité écologique d’une plante, un constat détaillé dans notre article sur pourquoi les plantes sauvages nourrissent plus d’insectes que les fleurs ornementales. L’ortie pique, l’asclépiade s’étend, mais toutes deux nourrissent des insectes qu’aucune plante horticole ne remplace. Tolérer un coin sauvage change vraiment la donne pour la faune de votre jardin.
L’asclépiade contient un latex blanc qui contient des composés toxiques. C’est justement ce qui rend la chenille du monarque, puis l’adulte, désagréable pour les oiseaux. Pour vous, le risque est surtout cutané : portez des gants pour la couper et évitez de vous frotter les yeux. La plante peut être dangereuse pour le bétail et pour les animaux de compagnie qui en mangeraient en grande quantité. Si vous avez de jeunes enfants ou un chien qui broute tout, plantez-la dans un coin du jardin hors de leur portée.
Quant à l’ortie, sa seule « toxicité » est de piquer. Elle est même comestible, utile au purin et au compost. Gardez-en un coin pour les chenilles, vous ne regretterez pas le geste.
Bref, la plante indigène méconnue qui accueille plusieurs chenilles est peut-être déjà chez vous, ou à quelques graines de votre jardin. Il suffit de la reconnaître, de la laisser vivre et de lui offrir quelques fleurs à nectar autour.






